Mieux Comprendre la complexité et l’évolution du monde. Par Joël de Rosnay
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- Les Di@logues Strategiques on 3 mai 2010 inLes Di@logues Strategiques Non classé





«Les Dialogues stratégiques. Mieux comprendre la complexité et l’évolution du monde» (éditions Des idées & des Hommes. Février 2007). Préface de Joël de Rosnay.

Le monde moderne se caractérise par sa complexité : réseaux, processus, échanges, structures, interdépendances, régulations, convergences, accélérations, symbolisent cette complexité difficile à aborder par les méthodes classiques de réflexion et d’action. Traditionnellement pour tenter de comprendre leur origine et leur destinée, les hommes ont fait appel à la philosophie, à la science, à la religion. Mais l’accroissement des connaissances et des savoir-faire a conduit à un ensemble inextricable de données et d’informations qu’il n’est plus possible de dominer aujourd’hui, même avec les outils informatiques les plus puissants. En réaction à ce constat, émerge une voie humaine cherchant à donner du sens à la réflexion et à l’action, à « grandir en humanité », selon la belle expression de Patrick Viveret. Au-delà de l’encombrement technologique, des modes et des jeux de pouvoirs se construit progressivement à travers des expressions diverses, complémentaires, voire contradictoires, une nouvelle vision du monde. D’où la grande importance d’écouter ces voix, ces éclaireurs du futur pour nous aider à apprécier les enjeux et les limites du progrès scientifique et technique, à procéder à une autre lecture des événements, à jeter un autre regard sur sa vie pour se construire grâce à des valeurs adaptées à de telles évolutions.


C’est tout le défi de ce livre : aborder les grandes questions posées par la complexité de monde, tenter de construire des futurs possibles, tenir compte de la démarche éthique, et ceci en respectant l’apport de visions différentes proposées par des professionnels appartenant à des milieux très divers : haut fonctionnaires, médecins, chercheurs, philosophes, économistes, prospectivistes, sociologues, politiques…Nous vivons en effet une profonde transformation technologique et sociétale. Elle découle principalement des progrès des sciences physiques et biologiques des cinquante dernières années. La physique et l’électronique ont conduit au développement de l’informatique et des techniques de communication. La biologie, aux biotechnologies et à la bio-industrie. Ces évolutions conduisent à un accroissement de la complexité de la société et des organisations, systèmes et réseaux dont nous avons la charge. Une complexité qui défie nos méthodes traditionnelles d’analyse et d’action. Notre vision et nos actions sont restées liées à une conception de l’évolution humaine essentiellement historique. Dans ce cadre, les politiques estiment être les seuls à disposer du savoir-faire nécessaire pour changer le monde et faire avancer les sociétés dans une direction choisie.


Pourtant, d’autres forces sont à l’oeuvre. Faute de méthodes, d’outils d’observation, de capacités d’évaluation, elles ont longtemps échappé à l’analyse. C’est pourquoi elles sont rarement prises en compte dans les politiques traditionnelles. Difficiles à saisir, elles impliquent une approche transdisciplinaire. Or l’analyse cartésienne découpant la complexité en éléments simples, ne peut rendre compte à elle seule de la dynamique des systèmes et de leur évolution. Apte à isoler les facteurs déterminants dans le fonctionnement de tel ou tel mécanisme, elle échoue dans la compréhension des processus conduisant à l’émergence de propriétés nouvelles. Après l’infiniment grand et l’infiniment petit qui fondèrent la science moderne, suite au questionnement incessant des savants et des philosophes, nous sommes désormais confrontés à l’infiniment complexe qui influence directement nos actions et notre vision du rôle de l’homme dans le monde. Face à la dispersion des disciplines qui découpent la nature en territoires de plus en plus spécialisés, une vision de synthèse émerge. Elle rapproche et féconde les disciplines dans une harmonieuse cohérence. Par exemple en intégrant l’apport de la théorie du chaos et des sciences de la complexité, on voit émerger progressivement une théorie unifiée de l’organisation des systèmes complexes et une approche générale des mécanismes d’auto organisation. Une approche qu’il semble pertinent d’appliquer aux sociétés humaines afin d’éclairer la vision prospective des formes possibles de leur organisation.


Comment des interactions chaotiques peuvent-elles générer de la complexité organisée ? La simulation sur ordinateur de systèmes complexes permet de dégager les principes généraux d’une telle évolution. Une organisation complexe peut se maintenir au cours du temps, évoluer, s’adapter, donc exister dans un océan de désordre et de turbulences. C’est précisément le cas de la vie et des organisations humaines. Il semble que ce soit dans cette zone de transition particulière, en bordure du chaos, comme le propose Christopher Langton, que la complexité puisse naître, les organisations, systèmes et réseaux, croître et se développer. Deux abîmes s’ouvrent de chaque côté de la bordure du chaos. D’une part le désordre total, une turbulence anarchique non génératrice d’organisation. D’autre part l’ordre structuré et sclérosé, la rigidité statique. Entre les deux, comme dans une transition de phase, à la limite de l’ordre parfait et de l’anarchie totale, interviennent la fluidité, l’adaptabilité, l’auto organisation de formes, structures et fonctions qui naissent et meurent dans un perpétuel renouvellement autorégulé. C’est dans cet état de transition instable et pourtant stabilisé, temporaire et pourtant permanent, que se situent les phénomènes qui construisent la vie, la société, l’écosystème. Les interventions d’Edgar Morin, de René Passet ou de Jean-Jacques Kupiec, tiennent compte de ces évolutions : le philosophe retrouve l’économiste et le biologiste, car chacune sait intégrer dans son univers propre la dynamique des systèmes, les équilibres instables, les sauts qualitatifs, phénomènes généraux permettant l’émergence de propriétés et de situations nouvelles qui contribuent à éclairer notre avenir.


Avec la complexité, l’autre dimension majeure que fait apparaître le livre est l’accélération. Comme en témoignent les interventions de Nicholas Negroponte, Jacques Robin, Patrick Viveret ou Ari Vatanen, cette accélération intervient dans de nombreux processus technologiques économiques, ou politiques. Nous sommes en effet confrontés à des formes d’évolutions qui ne se suivent pas de manière séquentielle mais se chevauchent, avec des durées différentes : l’évolution biologique, l’évolution technologique et l’évolution numérique. L’évolution biologique a duré des millions d’années car les « essais » dans la nature se sont faits en vraie grandeur. C’est le monde « réel ». L’évolution technologique fait appel à un nouvel univers intériorisé, celui du cerveau. En complémentarité avec le monde réel, on voit donc apparaître celui de l’imaginaire. L’accélération résulte de la relation entre le monde réel et le monde imaginaire : l’évolution technologique ne se déroule plus sur des millions d’années, ou des millénaires mais sur des siècles. Avec l’irruption du numérique émerge un troisième monde, le monde virtuel dans lequel les ingénieurs peuvent non seulement inventer des objets mais les réaliser virtuellement, fabriquer des engrenages qui s’engrènent ou construire des maisons qui se visitent. En raison de l’accélération qui caractérise les relations entre ces trois mondes, il apparaît indispensable de percevoir leurs évolutions de manière non linéaire (mutations, explosions, inhibitions, oscillations, autocatalyses…), plutôt que par l’intermédiaire de l’approche classique d’extrapolation linéaire, toujours en retard d’une révolution, technologique ou sociétale.


Tenir compte des accélérations et des émergences permet d’anticiper les menaces qui pèsent sur l’humanité. Comme le soulignent Marc Agi, Jean-Paul Baquiast, Jacques Robin ou Percy Kemp, les actions entreprises, notamment par les politiques, ont démontré leur inefficacité : nouvelles formes de violence et de barbarie, montée du terrorisme ; accroissement des inégalités, de l’exclusion, de la pauvreté, matérialisés notamment par les « fossés » économiques, numériques, culturels ; montée des intégrismes et les risques de « guerre des civilisations » liés à l’intolérance, à l’intransigeance, au racisme. Inadaptation aux avancées scientifiques et techniques : mésusages de la révolution du vivant et tentation d’une « post-humanité » ; nouveaux risques bio, info, éco, nano technologiques ; dérèglement climatique, gestion de l’eau, grandes pandémies…Paradoxe de l’homogénéisation et de la « tribalisation » du monde ; menaces et limites sur la démocratie : unilatéralisme, hégémonie, nouvel impérialisme…Une telle situation trouve en partie son origine dans les schémas de l’ancien monde, plaqués sur une réalité qui ne répond plus aux mêmes critères. Des représentations du monde qui n’ont pas changé : une approche causaliste, linéaire et séquentielle des évolutions. La difficulté à « penser le nouveau ». Une logique d’exclusion qui ne fait pas place à la logique de la complémentarité. Logique du « ou », plutôt que logique du « et ». Et comme le précise Jacques Robin, une triple détérioration : de nos rapports avec la nature, de nos rapports à l’économie, et de nos rapports à la société, le vivre « ensemble ».


Mais des promesses existent aussi. Des mutations sociales et culturelles, ainsi que de nouvelles connaissances, émergent. Nous devons les prendre en compte : un désir de mondialisation qui ne soit pas seulement fondé sur l’économique ; une volonté émergente de faire de la politique «autrement » ; la montée du rôle croissant des femme et des valeurs féminines dans ces évolutions ; la connaissance accrue de nos modes de fonctionnement en tant qu’êtres humains, notre connaissance de l’univers… Au delà des alertes et des menaces on voit donc poindre des émergences : non seulement, un nouveau monde est possible, mais il est déjà là, en germe et même en construction autour de nous, comme le soulignent Patrick Viveret et Philippe Merlant. L’intelligence collective et la veille citoyenne deviennent des outils de régulation sociétale. Les réseaux solidaires s’appuient sur les nouvelles technologies de la communication. Les acteurs du logiciel libre font la preuve que la coopération est plus efficace que la compétition. Les mass media sont défiés par les « media des masses », à partir des blogs, des wikis ou de la diffusion d’émissions de radio par le « podcasting » ou de télévision en P2P (relations interpersonnelles par les réseaux). Un nouvel universalisme des valeurs commence à se construire. De plus en plus de gens et de groupes tentent de mettre en cohérence leurs comportements personnels et la société à laquelle ils aspirent. Le respect des diversités, des religions, des traditions, des cultures, s’affirme. L’action solidaire s’appuie sur la transformation personnelle, condition de la transformation sociale. Si d’autres mondes, d’autres voies, sont possibles, encore faut-il savoir décrypter, expliciter, traduire en actions ces tendances, ces convergences, ces réappropriations sociétales, notamment technologiques ou de modes de vie.


Un tel renversement méthodologique s’appuyant sur un décryptage des évolutions et des événements ne pourra se faire sans une démarche éthique, de plus en plus nécessaire. Après la bioéthique, et aujourd’hui l’infoéthique, une approche éco-éthique de la gestion de l’évolution industrielle apparaît essentielle. L’infoéthique et la bioéthique, paraissent avoir des fondements communs. Ce qui les rapproche c’est la base technologique de la manipulation de l’information. Les biotechnologies reposent avant tout sur le traitement de l’information biologique. Le génie génétique consiste à découper des gènes, à les recoller, à faire du « montage » au sens où on l’entend pour une bande magnétique ou un film. Au cours de ces procédures on s’aperçoit que certaines règles ne peuvent être transgressées. On ne peut utiliser des cellules reproductrices, modifier leurs gènes et les retransformer en cellules capables de se reproduire : il s’agirait alors d’une manipulation génétique germinale, interdite par les comités d’éthique mondiaux. En ce qui concerne l’information, on voit apparaître des risques analogues de manipulation de l’information fondatrice. Par exemple, de l’identité d’une entreprise – si l’on s’attaque à sa base de données – ou de l’identité d’une personne – si l’on manipule son visage ou sa voix. Ces outils de manipulation numérique entraînent des nouveaux risques dans la mesure où ils ouvrent la voie à une forme de « révisionnisme numérique » : ceux qui ont accès à des grandes bases de données ont la possibilité de manipuler l’information, de façon, par exemple à réécrire l’histoire, sans même que l’on puisse vérifier si une intervention extérieure à été effectuée. Les bases de la réflexion bioéthique me paraissent donc devoir être transposées à la mutation informationnelle pour tenter d’éviter que l’on puisse porter atteinte à l’intégrité de la personne humaine avec de l’information numérique manipulée. Une réflexion est en cours dans le monde sur de tels risques. Mais la question qui subsiste est celle de la mise en œuvre des actions proposées pour respecter les principes de l’infoéthique. Il y a en effet deux approches classiques pour faire appliquer des règlements : du « haut vers le bas », ou du « bas vers le haut » de la pyramide sociétale, à travers un autocontrôle des usagers. Aujourd’hui, ces deux moyens semblent également inopérants : d’un côté, il est difficile de contrôler l’ensemble du réseau ; de l’autre, les internautes ne sont pas encore suffisamment solidaires pour devenir acteurs à part entière de cette autorégulation. La voie d’avenir réside sans doute dans une articulation entre la régulation par le bas et les règlements internationaux par le haut. Grâce à la rencontre des deux, on arrivera progressivement à une co-régulation démocratique et citoyenne, s’inscrivant dans un cadre infoéthique et fondée sur des valeurs partagées respectant les droits et les libertés de chacun.


Comment comprendre ces grandes évolutions pour mieux les canaliser? Comment les utiliser pour construire des symbioses enrichissantes à tous les niveaux de partenariat entre la nature, l’homme et ses machines ? Comment faire naître une véritable solidarité fondée sur des valeurs et sur l’éthique ? Telles sont quelques unes des questions fondamentales qui conditionnent notre avenir. Certes toutes les réponses à ces grandes questions ne sont pas apportées dans ce livre. Mais tout le mérite de Véronique Anger est d’avoir su poser les bonnes questions, avec intelligence et lucidité. D’avoir été capable de mettre en valeur l’originalité de chaque intervenant, tout en conservant un fil directeur, une contextualisation qui renforce et enrichit chaque témoignage. Il en résulte un vrai livre, et non une collection hétéroclite d’interventions de spécialistes. Une réelle volonté d’interprétation des changements majeurs scientifiques, technologiques, philosophiques, spirituels et de leurs impacts sur l’homme et son évolution. Une prise de recul aussi pour porter un autre regard sur le monde, s’élever pour mieux voir, relier pour mieux comprendre, et situer pour mieux agir. Si nous souhaitons garder la maîtrise de ces transformations, tout en préservant l’avenir de l’espèce humaine et de la planète, nous devons agir en personnes responsables dans la reconfiguration des modes d’organisation de nos sociétés. Entre les signes d’un chaos grandissant et les raisons d’espérer, ce livre parvient à concilier le pessimisme de la lucidité et l’optimisme de la volonté.





Docteur ès Sciences, président exécutif de Biotics International.
Conseiller du président de la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette